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Hold-up à la poste : 277 bureaux fermés Version imprimable E-mail
Ecrit par Pierre Eyben   
04-09-2007

L'administrateur délégué de La Poste, Johnny Thijs, a confirmé fin 2006 la fermeture de 277 "petites agences postales" en 2007. Une première vague a touché 160 bureaux dès les mois de février et mars, les autres devant être fermés à l'automne prochain.

Il s’agit d’une nouvelle et importante conséquence de la privatisation de ce service public.   Malheureusement, ceci fait partie d’un processus rôdé qui est loin d’être arrivé à son terme et qui causera encore beaucoup de fermetures de bureaux et de nombreuses nouvelles pertes d’emplois à la suite les 4.290 contrats de travail déjà non-renouvelés entre 2003 et 2005

 

Le rôle moteur du parti socialiste dans la privatisation de la poste belge.

En réalité, la privatisation de la poste belge, comme de bien d’autres entreprises publiques, est une opération de longue haleine, préparée depuis une vingtaine d'années.  Dans les années 80, Elio Di Rupo parlait déjà de « consolidation stratégique des entreprises publiques ». Concrètement, il s’agissait ni plus ni moins d’une privatisation larvée.  En 1981, il faisait passer une loi sur les entreprises publiques autonomes et les sociétés anonymes de droit public. La machine était lancée. En 1999, c’est encore Elio Di Rupo, alors ministre, qui signa l’arrêté royal ouvrant la poste à la concurrence pour le courrier de plus de 350 grammes.

Dans un communiqué de presse datant du 14 novembre 2001, le PS déclarait : « Le Parti socialiste s’oppose à la privatisation de La Poste, à la mise en bourse, ainsi qu’à toute réduction supplémentaire de personnel … Le PS rappelle que, contrairement aux entreprises privées, une entreprise publique n’a pas, pour lui, comme objectif la recherche du profit pour ses seuls actionnaires mais a vocation d’offrir, à un prix abordable, un service de qualité à l’ensemble de la population. « 

Pourtant, en octobre 2005, le gouvernement belge (avec les socialistes du Nord et du Sud du pays) et La Poste concluait un partenariat stratégique avec le consortium formé par Post Danmark et CVC Capital Partners.  Ce consortium entrait dans le capital de La Poste par le biais d'une augmentation de capital de 300 millions d'euros.  Pour une croute de pain au regard de la valeur de la poste, ce consortium pèse aujourd’hui 50% moins une action dans la société publique belge [[La Poste belge ayant été évaluée à 600 millions d’euros ce qui ne manque pas de surprendre lorsque l’on sait que la poste danoise, plus petite que la belge, était évaluée récemment à 1.000 millions d'euros.  Par ailleurs, dans le rapport annuel 2004 de La Poste, son seul patrimoine immobilier (prudemment resté chiffré à sa valeur d'achat), se montait à 470 millions d'euros]] et a reçu la garantie dès 2008 d’un dividende annuel minimum de 10 millions d’euros.

 

Qui sont ces nouveaux propriétaires ?

CVC Capital Partners, fonds d'investissement britannique pour lequel, interpellante « coïncidence »,  l’actuel patron de la Poste, Johnny Thijs, travailla jusqu’en 2004 [[Le monde (surtout celui des affaires) étant petit, il est également à noter que Didier Bellens, actuel patron de Belgacom fait partie de son « advisory board »]] est spécialisé dans la transformation d'entreprises publiques en sociétés purement privées. Depuis sa création en 1981, il a réalisé plus de 220 acquisitions d'entreprises d’une valeur totale dépassant les 60 milliards de dollars ciblant des entreprises qui ont une position de leader sur le marché, qui sont stables, et qui rapportent plus que la moyenne. Sous sa houlette, la Poste danoise que l’on nous présente en modèle est passée de 32.000 postiers en 1999 à moins de que 22.000. Notons également que sur 1000 points de vente actuels au Danemark, seulement 287 sont des bureaux de poste les autres étant sous-traités, que 10% seulement du personnel est statutaire, que la productivité par employé est l'une des plus élevées d'Europe et que le prix du timbre y est 20% supérieur à celui pratiqué chez nous. Voilà l’avenir qui est tracé pour la poste belge.

 

Restructurations en vue et au lendemain de la privatisation

Préparant sa privatisation, la Poste a particulièrement sabré dans ses effectifs en 2005, ceux-ci ayant baissé de plus de 6%. On ne peut arguer que cela est dû uniquement à une désaffection pour les envois postaux puisque dans le même temps, cette entreprise a eu recours de plus en plus au travail intérimaire avec plus d’un million d’heures de travail (ce qui constitue une progression de 116% par rapport à 2004). Depuis, le processus de rentabilisation à tout prix s’accélère.

Il y a tout d’abord le plan Géoroute 2.  Concrètement, il s’agit d’un durcissement des méthodes de comptages et des normes afin d’augmenter la pression de travail ce qui supprimera à terme un millier d'emplois. Un projet est par ailleurs à l'étude afin de transformer les contrats des distributeurs, actuellement statutaires ou sous contrat à durée indéterminé, en contrat à temps partiel et à durée déterminée comme cela se pratique au Danemark et aux Pays-Bas. Actuellement, des distributeurs précaires sont déjà embauchés avec des contrats de "réactivation" d’une durée de 6 mois renouvelables 3 fois maximum.

La Poste s’est également attelée à la construction de quatre nouveaux centres de tri et à l’automatisation d’un cinquième à Bruxelles. Ceux-ci fonctionneront avec moins de personnel au niveau du centre même mais ils auront également des conséquences pour les équipes de tri des bureaux distributeurs [[Plusieurs évaluations font état de deux tiers de travail en moins.]]. Bien évidemment, les gestionnaires de la poste ne prévoient pas de compenser cette augmentation de la productivité par une diminution du temps de travail mais bien par la perte de mille à deux mille emplois.  Il est à noter également que la poste, faisant le choix de la rentabilité à court terme, a opté pour le « tout par la route » en ne plaçant plus ces nouveaux centres de tri aux abords de voies ferrées comme cela était le cas mais bien le long d’axes autoroutiers. Ce choix est écologiquement catastrophique à l’heure où l’urgence des enjeux climatiques se fait jour mais il est complètement dans la logique capitaliste actuelle.

Par ailleurs, depuis 2003, ce sont plus de 2.500 boîtes à lettres qui ont été supprimées car jugées non rentables. Et ce mouvement est appelé à se poursuivre.

Enfin, c’est aujourd’hui la fermeture de 277 bureaux qui est en cours.  A terme, c’est la moitié des bureaux de poste du pays, environ 650, soit un millier d'emplois, qui seront fermés. A la place, la poste proposera des « points-poste » dans des magasins, gares, administrations communales.  Ils seront gérés par du personnel non-postier et même sous statut d'indépendant, et une série de services postaux essentiels comme les opérations bancaires n’y seront plus assurés [[Il faut noter que la banque de la Poste a elle aussi été privatisée avec l’arrivée de la multinationale Fortis, arrivée coïncidant avec la fin du CCP gratuit.  Cette gratuité était sans doute inacceptable pour une banque qui nous fait dorénavant payer le fait que nous lui confions notre argent]].

Toutes ces restructurations ont et auront toujours d’avantage de conséquences négatives tant pour les nombreux travailleurs de la poste que pour ses usagers. Très clairement, pour les gestionnaires actuels de la poste, les bénéfices (car il ne s’agit pas simplement de rentabilité)  passent avant la notion de service public.

 

Logique capitaliste aux dépends du bien collectif

Le cas de la poste est particulièrement exemplatif. Depuis 20 ans, tous les milieux politiques clament que les problèmes de non-rentabilité, de précarité, de chômage et de pauvreté trouveront une solution satisfaisante pour tous par ce qu'ils appellent la "libéralisation des monopoles publics".  Cette privatisation des services publics est délibérément qualifiée de « libéralisation » car cela lui donne un petit air de liberté, de souplesse et de modernité. Les véritables questions, que ce soit l’égalité d’accès des citoyens à certains services essentiels (énergie, eau, transport, poste, banque,…) ou l’opportunité de remettre entre des mains privées la gestion de ceux-ci, sont systématiquement éludées

Le fait nouveau est que les formations politiques de gauche se sont mises à relayer avec zèle le discours du patronat et des spéculateurs financiers qui trouvaient pourtant déjà de fidèles partisans dans les partis libéraux.

Même si de multiples expériences de privatisation de services publics, comme le chemin de fer britannique, montrent aujourd’hui clairement l’impasse à laquelle elles conduisent, les privatisations s’accélèrent sous la pression d’une Union Européenne soumise aux lobbyistes.  Pourquoi ? Parce que depuis les années 70, les milieux industriels et financiers cherchent de nouveaux marchés à faible risque, et que les services publics se sont révélés être un terrain juteux, d’autant plus juteux que les pouvoirs publics en gardent les parties les moins rentables financièrement [[C’est le cas par exemple de l’infrastructure ferroviaire en Grande-Bretagne]]. Par ailleurs, les Etats sont actuellement peu en mesure de résister (pour peu qu’ils en aient la volonté ce qui est loin d’être prouvé) car leurs caisses sont vides des suites des nombreuses baisses d’impôts accordées aux patrons ces dernières années.  La boucle est ainsi bouclée.

 

En conclusion :  avenir sombre ou résistance citoyenne

A partir de 2009, le marché postal sera totalement ouvert à la concurrence, annoncent les dirigeants européens, y compris les lettres de 50 gr et moins, qui sont actuellement encore le monopole des postes nationales. Le Parlement européen doit voter cette libéralisation en 2007. Il y a donc urgence.

Même si certains élus socialistes font mine aujourd’hui de dire stop à cette poursuite d’un processus de privatisation qu’ils ont largement contribué à amorcer [[Par exemple, le député socialiste Alain Hutchinson a de façon fort opportuniste lancé une pétition www.sosposte.eu signée entre autre, ce qui est piquant, par Elio Di Rupo.]] c’est bien au sein des travailleurs de la poste, des syndicats, des usagers et de la gauche antilibérale que doit naître le front du refus.

Un gouvernement au service des besoins sociaux devrait défendre et maintenir une poste publique au service et à l’écoute des citoyens, un service grâce auquel nous sommes reliés à nos proches et accédons à l’information (journaux, feuilles d'information,… ) pour une somme modeste, un service de proximité pour celles et ceux qui ne possèdent pas de moyen de transport, un outil de cohésion sociale via le facteur de quartier. Au lieu de cela, Elio Di Rupo et Johan Vande Lanotte, les présidents actuels du PS et du SP.a, ont joué un rôle central dans la privatisation de La Poste.

A nous d’inverser la tendance. A nous aussi de demander des comptes à celles et ceux qui bradent nos services publics. A nous enfin de les sanctionner politiquement.

 

Pierre Eyben (